vendredi 20 juillet 2012

Zlatan n'est pas assez payé

Dans la foulée de la signature de Zlatan, nombreux ont été les réfractaires aux montants engagés exprimant une position allant de la gêne à la dénonciation. Dans la sphère politique, Roselyne bachelot a fait part de son indignation et de son dégoût : 
"Cela suscite chez moi de l'indignation et presque du dégoût que de voir ces salaires incroyables alors que dans nos petits clubs de football, on se bat comme des chiens pour arriver à faire vivre ces clubs, ces 2 millions de gosses qui jouent au pied des barres d'immeuble et dans les petits bourgs ruraux. Ça suscite chez moi de l'inquiétude."
De son côté, Valérie Fourneyron (Ministre des Sports) considère le salaire de l'attaquant suédois comme
"astronomique et déraisonnable, à l'image de ce qu'on peut déplorer dans le football"
Jérôme Cahuzac (Ministre du budget) reste sur un classique, celui de l'indécence : 
"On parle de 15 millions d'euros net d'impôts. Ils sont indécents à un moment où dans le monde entier chacun doit faire des efforts, connaît les conséquences terribles d'une crise que d'ailleurs la financiarisation du monde de l'économie avait provoquée. Cette même financiarisation semble s'emparer de plus en plus chaque mois ou chaque année du football"

France Inter y va alors de son émission "le téléphone sonne" consacrée à l'argent fou du foot 

Exemple de réaction sur le site de France Inter lors de l'émission du "téléphone sonne", ma pov' dame, on nous cache tout on nous dit rien, tout ça c'est magouille et compagnie
Notez qu'il y a là pas grand chose de nouveau. Les salaires des sportifs et des footballeurs en particulier ont toujours suscité de vives réactions. A tel point qu'en mars dernier (bien avant l'épisode "Zlatan" donc), Frédéric Thiriez - Président de la LFP - y était allé de sa tribune dans le Figaro. Extraits : 
"Oui, les footballeurs de notre championnat sont « sous-payés » par rapport à nos concurrents européens. Le salaire moyen en Premier League anglaise est deux fois et demie supérieur à ce qu'il est en France ; en Italie et en Espagne, deux fois supérieur. Et pourtant nous nous battons contre eux en coupes d'Europe. Pour autant que le mot ait un sens dans une économie de marché, non, nos footballeurs ne sont pas troppayés ! Et ce sont, au demeurant, d'excellents contribuables : ils rapportent à l'État chaque année 320 millions d'euros d'impôt sur le revenu. Il faut dire que les joueurs de nos clubs sont, eux, astreints à résider en France toute l'année, près de leur club, et ne peuvent donc pas se domicilier fiscalement en Suisse, comme les tennismen...
Loin de moi l'idée de railler les réactions émotives mais à déplorer et dénoncer les salaires des joueurs on se prive d'une réflexion sur les fondements et conséquences économiques de la rémunération des superstars. Ce type d'analyse émergeait parfois dans le bruit médiatique. Il me semble intéressant de le mettre en valeur parce qu'elles dépassent les idées reçues. J'invite le lecteur à écouter par exemple l'édition de 13h00 du journal d'Inter du 18 juillet. L'économiste du sport Wladimir Andreff y dit des choses intelligentes. Voyez aussi l'entretien de Vincent Chaudel pour l'Equipe. Il explique : 
"Le PSG entre aussi dans une stratégie globale de rayonnement du Qatar. Pour autant, les 250 millions d'euros investis dans le rachat et les transferts ne le seront pas forcément à perte. Même s'il y a des freins à l'accroissement des revenus, comme la taille du Parc des Princes, l'équation reste rationnelle. D'un côté, le PSG doit dépenser vite et beaucoup pour entrer dans la cour des grands clubs européens. De l'autre, il se constitue un beau capital joueurs tout en améliorant ses performances. (...) Il paie aujourd'hui son ticket d'entrée dans le Gotha européen mais n'aura plus besoin demain de dépenser autant. A condition bien sûr de se qualifier tous les ans pour la Ligue des champions. C'est la clé."
Bastien Drut, l'auteur de l'excellent "économie du football professionnel", dit des choses pertinentes dans une interview pour Atlantico et dans un billet intitulé "Le PSG, Silva et Ibrahimovic : des transferts à prix d'or, mais qui rapportent".

Anthony Davière, pour 20minutes, a sollicité mon point de vue. Pour aller plus loin, je reviens ici sur quelques idées sans pour autant verser dans la démonstration professorale et théorique.


Pourquoi le salaire d'Ibrahimovic est-il si élevé?

Un club de football évolue dans un environnement incertain caractérisé par une forte concurrence économique et sportive. La capacité d'un club à dégager un chiffre d'affaires dépend en grande partie de son classement soumis par nature à la glorieuse incertitude du sport. Pour atténuer ce risque, il faut recruter du talent. Parce qu'il est une superstar (un attaquant international ayant évolué dans les plus grands clubs) doté d'un savoir-faire rare, Zlatan opère sur le secteur primaire du marché du travail sportif caractérisé par des salaires élevés. C'est un employé hautement qualifié qui négocie sa rareté dans une configuration à son avantage, c'est à dire un monopole contrarié (un seul joueur pour quelques clubs "en mesure de se l'offrir"). La performance sportive d'un club est indexée sur sa puissance financière et plus particulièrement à sa masse salariale. Les économistes du sport Kuper et Szymanski écrivent dans soccernomics : 
"In short, the more you pay your players in wages, the higher you will finish. " (p.48)
Pour s'assurer la parfaite implication de Zlatan et l'inciter à être "performant et productif", le PSG lui octroie un salaire d'efficience, c'est à dire plus élevé de ce à quoi il pourrait prétendre dans un autre club. 
Budget et classement en L1, saison 2010-2012 (source: DNCG)

Pourquoi ce salaire choque t-il? 

  1. Le football reste un sport et, y compris dans sa dimension professionnelle, cela est envisagé comme un jeu. Puisqu'il s'agit d'une activité ludique (on joue au foot), on a vite fait de s'affoler de la rémunération d'un mec en short qu'on considère tout juste bon à pousser la balle. 
  2. Cela pose aussi la question du mérite et de l'utilité sociale. D'un côté on vous dira que les joueurs fournissent "du rêve", génèrent de la fierté locale, de l'identification, de l'exemplarité, du plaisir, du bonheur... et que cela n'a pas de prix. D'un autre, on vous dira que les médecins sauvent des vies, que les enseignants transfèrent du savoir et que le smicard trime dans un emploi précaire et pénible... Pour trancher ce débat il faut se mettre sur le terrain de l'éthique, de la morale et de la politique ou bien au comptoir du troquet du coin. 
  3. Le footballeur traîne la sale réputation d'un débile léger qui parvient tout juste à aligner sujet-verbe-complément. Il est bon de lui taper dessus, de le taxer de parvenu voir de "mercenaires scandaleusement payés". Pour aller plus loin sur cela, je vous invite à redécouvrir le travail de Stéphane Beaud

Quelques questions à se poser

A mon sens, pour aller au delà du bien et du mal et dépasser la réaction émotive, on peut se poser quelques questions stimulantes: 

  1. Les joueurs sont-ils rémunérés avec de l'argent public? Notez que l'octroie de subventions est largement encadré et plafonné par la loi (2,3 millions dʼeuros pour des missions dʼintérêt général). En théorie, une subvention ne peut servir à rémunérer un joueur. En revanche, si un club est en mesure de verser des salaires qui choquent, les collectivités devraient être moins souples sur les modalités de soutien indirect (conditions de mise à disposition d'un stade par exemple). 
  2. Le club achète t-il du succès à crédit? Il existe deux grands types de modèles économiques dans le football professionnel. Dans le premier, le chiffre d'affaires composé des droits TV, du merchandising et de la billetterie couvre difficilement les charges et les clubs vendent des joueurs pour parvenir à l'équilibre. Dans le second modèle, "un mécène"investit à fonds perdus. Plus largement, cela pose la question de l'achat à crédit du succès sportif et donc de l'équité des compétitions (voir le fair play financier). Il faut aussi demander ce qui se passe lorsque le mécène décide d'arrêter de mettre la main à la poche.
  3. Que rapporte Zlatan au club? Le transfert de Zlatan a été envisagé par le prisme de ce qu'il coûte au club et non de ce qu'il lui rapporte. Nous pouvons formuler l'hypothèse audacieuse que les joueurs les plus payés au monde ne le sont pas assez au regard de leur productivité. Les superstars comme Messi, Ronaldo et Zlatan ont une triple influence sur leur club qu'il est difficile d'évaluer : la première est sportive (leur contribution à la performance sportive), la deuxième est commerciale (le fameux maillot floqué, les affluences accrues, les téléspectateurs gagnés...), la troisième est marketing (le transfert d'image et de réputation entre Zlatan et le PSG qui aide le club parisien à gagner une notoriété globale). Ne peut-on dire par exemple que Gignac coûte plus à l'OM que Zlatan au PSG (sous réserve qu'il répercute à Paris ses performances passées). 
Compte de résultat du PSG en 2010-2011 (source DNCG)

Pour aller plus loin : 

4 commentaires:

  1. Bonjour Boris,

    Dans les analyses que vous faites du cas « Zlatan » et plus globalement des gros salaires du foot, prenez-vous en compte l'incertitude des performances du joueur (liées à l’âge, la blessure), même pour un tel joueur ? Certes, je comprends la situation de monopole et de spécialiste, mais cette notion d’incertitude paraît moins présente pour les spécialistes au sein d’une entreprise (PDG notamment).
    Ainsi la notion de monopole est réelle, mais peut-on douter des salaires mirobolants grâce à cette notion d’incertitude ?

    Bravo pour vos articles et votre compte twitter riche et intéressant.
    Bastien.

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    1. Vous avez raison ! Dans leur ouvrage cité dans le billet, Kuper & Szymanski observent que les transferts se soldent généralement par un échec. Ils louent d'ailleurs l'expertise de Wenger à Arsenal où le savoir-faire de l'OL (un chapitre est intitulé : "thé nicest town in europe : how tu buy and sell like Olympique Lyon". Pour Kuper & Szymanski, le marché des transferts et inefficient : les clubs se trompent dans leur transferts.
      On peut considérer que les clubs sur-évaluent la capacité d'un joueur à réduire l'incertitude sportive. Ce qu'ils achètent et rémunèrent, c'est un espoir, une probabilité fondée sur les performances passées en les envisageant comme reproductibles.
      Il faut aussi dire qu'Ibrahimovic a 30 ans. Certes, il enfonce le capital joueur du PSG mais je pense que sa valeur va décliner combien même il marquerait des buts.

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    2. Quand bien même marquerait il des buts, non ?

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  2. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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