A la veille de la reprise du championnat de France de L1, je voudrais prolonger la réflexion entamée dans les billets "objectiver l'incertitude du résultat" et "un salary cap européen" qui traitaient en partie de l'équilibre compétitif. En début de semaine sur le blog "une balle dans le pied", Jérôme Latta écrit :
"Le scénario le plus probable et le plus attendu est celui d'une domination outrancière, (de Paris) pour cette saison et celles à suivre. Le problème sera bien le caractère excessivement attendu de cette suprématie, si elle se confirme."La probabilité de voir un PSG ultra-dominateur remporter le titre est si forte que quelques acteurs et observateurs ont averti de la possibilité d'un championnat à deux vitesses. Voyez par exemple la déclaration de Jean-Michel Aulas pour qui le PSG "a intérêt à ce qu'il y ait une concurrence dans le Championnat. (...) Il ne faut pas qu'il y ait trop de différences, il ne faut pas exacerber des antagonismes (...) L'OL a joué le jeu économique au plan domestique et je suis persuadé que l'intérêt du PSG est que l'OL soit un challenger de qualité, a-t-il confié. QSI et son diffuseur y trouveraient aussi leur intérêt."
Il est plaisant de voir le président d'un club qui a connu une domination dynastique sur la L1 (7 titres de 2002 à 2008) s'inquiéter du déséquilibre des forces en présence. Cela-dit, au regard de la théorie économique appliquée aux ligues sportives, JMA n'a pas complètement tort. Selon l'hypothèse d'incertitude du résultat, une ultra-domination parisienne serait préjudiciable à la L1et par extension au PSG.
Je dois vous dire : j'ai avancé dans la lecture de la série 100 bullets. Souvenez vous, à l'occasion d'une réflexion sur les délocalisations, je citais l'agent Graves. Le rapport? Dans le volume 13 chez Panini Comics qui regroupe les épisodes de 64 à 69, une planche illustre à merveille le concept d'équilibre compétitif et les fondements d'une particularité économique du sport professionnel.
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| Jack n'a pas compris qu'en situation de monopole (sans concurrent crédible), il n'existait plus d'incertitude. En conséquence, l'absence d'équilibre compétitif nuit a ses revenus. Le PSG sera t-il bientôt dans ce cas? (vous pouvez agrandir l'image en cliquant dessus) |
un match nécessite
- un adversaire
- de préférence crédible (de niveau similaire) pour favoriser une issue incertaine
Sans quoi : Pas d'adversaire = pas de match = pas de recette = pas de revenus pour l'équipe ultra-dominante. L’élimination de la
concurrence supprimerait de fait les sources de revenus des clubs. C'est un autre économiste, Walter C. Neale, qui a théorisé cela dès 1964 dans un article célèbre chez les économistes du sport : The Peculiar Economics of Professional Sport: A Contribution to the theory of the Firm in Sporting Competition and in Market Competition. Pour illustrer qu’en matière de sport professionnel, une situation de monopole est plus néfaste qu’une situation concurrentielle, il énonce le « Louis Schmeling Paradox ».
Le paradoxe « Louis/Schmeling »
Né en 1914, le boxeur afro-américain Joe Louis Barrow entame sa carrière professionnelle en 1934. Il sort victorieux de ses 27 premiers combats en en remportant 23 par K.O. Surnommé le « Brown Bomber », Joe Louis apparaît rapidement comme invincible. Ainsi ses prestations perdent-elles de l’audience alors même qu’il est au sommet de son art. Néanmoins, il connaît sa première défaite le 19 juin 1936 face à l’Allemand Max Schmeling. L’événement, inattendu, captive à nouveau la passion du public. La revanche a lieu le 22 juin 1938 au Yankee Stadium à New York devant 70 000 spectateurs. Le combat est programmé sur 146 stations radiophoniques à travers les Etats-Unis. On estime à 68 millions le nombre d’Américains qui suivent la retransmission (63,6% d’audience). 97% des New-yorkais possédant une radio auraient écouté le match. Il suffit de deux minutes et quatre secondes à Joe Louis pour remporter une cinglante victoire. Le « Brown Bomber » empoche ce soir là 350 000 dollars alors qu’il n’en avait gagné que 300 000 au cours de ses 18 premiers mois de professionnalisme. Le paradoxe souligné par Neale est le suivant : les revenus de Louis ont été très fortement majorés par une défaite. Une moindre performance sportive, en rééquilibrant la perception du public quant à l’issue du match suivant, relance l’intérêt et donc les revenus de tous les protagonistes, y compris du présumé dominant.
Poursuivant son propos, Neale remarque que le club de baseball des New York Yankees, qui domine alors le championnat, n’aurait aucun intérêt économique à éliminer les clubs concurrents en rachetant les meilleurs joueurs ou, à l’extrême, les équipes adverses. Les Yankees se retrouveraient seuls, sans adversaires, sans possibilité de produire un spectacle donc, sans revenus. Neale souligne donc que la prière du soir des joueurs des Yankees devrait être :
"Oh mon Dieu, faites que nous soyons bons, mais pas si bons que ça" (Neale, 1964, p. 2).
Une équipe seule ne peut assumer la totalité du marché : cela signifierait qu’elle n’aurait aucun adversaire à affronter. En ce sens, le sport n’est pas une activité économique comme les autres. Une situation de monopole est moins profitable qu’une situation concurrentielle. Là réside la spécificité du sport qui distingue ce secteur d’activité d’autres secteurs industriels. Avec ce paradoxe, il s’agit en fait de montrer que sans coopération économique, la compétition sportive est intenable. Dans une optique économique, la véritable firme n’est pas le club qui n’a aucun intérêt à dominer son marché, mais plutôt la ligue envisagée comme un groupement de clubs unis par des intérêts communs nécessitant la mise en place d’une politique de régulation concertée. Le rôle d’une ligue consiste alors à défendre les intérêts de tous ses membres en limitant les comportements individualistes. On peut alors envisager une ligue sportive comme une alliance de plusieurs clubs rivaux (sportivement) défendant des intérêts communs (financiers) par la mise en place d’une politique de régulation concertée.
Un produit conjoint particulier
Plusieurs équipes doivent ainsi coopérer les unes avec les autres afin de produire un bien, envisagé alors comme une production conjointe (Inverted Joint Product).
Le match est autrement appelé rencontre. Etymologiquement, la rencontre définit l’action de combattre. Elle recouvre le sens d’un « duel » ou d’un « affrontement » et caractérise l’action pour deux personnes d’entrer en contact de manière concertée ou prévue. De ce point de vue, le match en qualité de produit joint possède deux éléments fondamentaux et paradoxaux : il est d’une part l’occasion d’un affrontement entre deux entités ; d’autre part, il fait l’objet d’une organisation entre les entités s’adonnant à cet affrontement, sans quoi il n’existerait pas. En quelque sorte, il s’agit d’un conflit concerté. Un match seul ne présente qu’un intérêt limité pour le public. La multiplication des rencontres entre plusieurs adversaires débouche sur l’établissement d’un classement dont l’évolution au fil des journées génère la mobilisation des spectateurs. Neale nomme cela le League Standing Effect, le degré d’excitation de la ligue, défini comme
"les changements quotidiens dans les classements ou les possibilités quotidiennes de modification de classement" (Neale, 1964, p. 3).
Le match et le championnat, en qualité de production jointe, résultent ainsi de l’interdépendance de plusieurs équipes qui adhèrent à une politique coopérative reposant d'une part sur une régulation sportive (les règles du jeu, le calendrier ...) et une régulation économique (modalités de partage des revenus du spectacle sportif).
Vous comprendrez pourquoi alors, en 1990, Paul Tagliablue, Commissaire de la NFL, déclarait :
"Free market economics is the process of driving enterprises out of business. Sports league economics is the process of keeping enterprises in business on an equal basis. There is nothing like a sports league. Nothing."(Sport Illustrated, citation reprise par Rodney Fort, un autre économiste du sport réputé).
Le spectacle sportif à l’épreuve du droit commun
Les caractéristiques économiques des ligues sportives favorisent des stratégies incompatibles avec une économie de marché libérale. Ainsi, pour Neale :
" Il est clair que les sports professionnels sont des monopoles naturels, marqués par des particularités à la fois dans la structure et le fonctionnement de leur marché. En conséquence, les ligues professionnelles ont toute la légitimité économique d’en appeler à la législature, aux courts de justice, et au public pour la raison que
We fall if you divide us;
We stand if Johnny Unitas."
(Neale, 1964, p. 14). (un jeu de mots avec le nom d’un grand quarterback de Baltimore)
Une ligue est ainsi envisagée dans la littérature comme une Joint venture, un groupement par lequel plusieurs entités s’associent dans le but de réaliser un projet particulier tout en mettant leurs ressources en commun en en partageant les risques et les bénéfices. Chaque club est une entité économique appartenant à des propriétaires distincts qui limitent la concurrence par le biais d’une politique coordonnée de solidarité. Aux États-Unis comme en Europe, ce type d’entente ou d’arrangement, véritable restriction à un libre fonctionnement du marché, peut tomber sous le coup des lois sur la concurrence.
Ainsi, lorsque vous entendez des institutions sportives réclamer la reconnaissance d'une exception sportive, devenue par la suite "spécificité du sport", c'est au nom de cette particularité économique. La prise en compte de cela nécessite la bienveillance des pouvoirs publics puisque certaines règles sportives dérogent au droit commun, notamment en termes de contraintes sur le marché du travail. De part et d’autre de l’Atlantique, le législateur a reconnu l’importance de préserver l’incertitude du résultat. Mais, lorsqu’aux États-Unis cela se traduit par une véritable exemption, en Europe la sphère sportive perd de son autonomie. On dira donc du système nord-américain qu’il est régulé tandis que le système européen souffre de dérégulation. Ainsi Wladimir Andreff, père fondateur de l'économie politique du sport, remarque t-il:
«Dans l’économie du sport professionnel, le paradoxe est que le capitalisme financier et de marché du travail libre émerge aujourd’hui en Europe et non aux Etats-Unis. Il converge de plus en plus vers le modèle d’économie libérale prédominant en Europe aujourd’hui. Le modèle américain de ligue professionnelle fermée, second paradoxe, tend au contraire à renforcer ses régulations et à adopter des arrangements institutionnels de plus en plus ‘quasi-socialistes’ » (Régulation et institution en économie du sport, 2007).
A l'occasion, je reviendrai plus longuement sur la façon dont le droit commun européen s'est appliqué au sport pro. En attendant, que peut-on souhaiter au PSG en considérant les apports de l'économie du sport?
Que peut-on souhaiter au PSG?
- à l'échelle du championnat : il faudrait que le PSG soit sacré champion sans écraser la concurrence. Si l'incertitude est levée très tôt (disons par exemple, 20 points d'avance à 7 journées de la fin) les (télé)spectateurs de la L1 pourraient se démobiliser considérant le spectacle comme achevé.
- à l'échelle des matches : il faut souhaiter au PSG d'en gagner le plus possible bien entendu mais ces victoires devraient se dessiner à l'issue de rencontres disputées et indécises. Le risque est de voir des matches d'exhibition remplacer des rencontres incertaines. Il ne faut pas oublier que le sport est spectacle de l'incertitude et non un spectacle de l'habileté. Les matches se disputent dans un stade et non dans un cirque.
- sur le long terme : une domination dynastique, telle celle de Lyon dans les années 2000, risque aussi d'atténuer le ressort dramatique de la compétition dont l'intérêt ne résiderait plus que dans les places qualificatives aux Coupes d'Europe et dans la lutte pour la maintien.
- Il faut enfin souhaiter au PSG l'émergence d'une concurrence crédible, stable et durable d'au moins 3 autres clubs, de préférences localisés dans de grandes villes (disons donc Lyon, Marseille et Lille). C'est une condition nécessaire pour poursuivre un double objectif : conserver un championnat national attractif et disputé; avoir des clubs français qui ont progressé grâce à l'émulation au niveau national et qui deviennent ainsi compétitifs sur le plan continental.